Une photo ancienne, un article inexact ou une donnée médicale peuvent ressortir des années après leur publication. Le droit à l’oubli peut réduire cette trace, mais il ne transforme pas Internet en ardoise magique.
Taper son nom dans un moteur de recherche et tomber sur une page embarrassante, c’est le genre de moment où l’ego négocie sévère avec l’historique du navigateur. En droit européen, on peut demander l’effacement d’une donnée personnelle ou le retrait d’un résultat associé à son nom. La demande doit viser le bon interlocuteur et expliquer précisément ce qui pose problème.
Le point de départ est l’arrêt Google Spain c/ AEPD et Mario Costeja Gonzálezrendu par la Cour de justice de l’Union européenne le 13 mai 2014. Depuis l’entrée en application du RGPD, le 25 mai 2018, l’article 17 encadre le droit à l’effacement. Le premier réflexe consiste à distinguer ce qui disparaît de la page et ce qui disparaît seulement des résultats de recherche.
La gomme et le moteur : deux oublis, deux démarches
Le mot « oubli » recouvre deux opérations différentes. Le déréférencement consiste à demander à un moteur de ne plus afficher un lien pour certaines recherches, notamment lorsqu’une personne tape son nom. La page reste publiée sur le site d’origine et peut encore être consultée avec son adresse directe.
La suppressionou effacement, vise le contenu hébergé : une publication sur un réseau social, une photographie mise en ligne par un tiers, une fiche sur un site ou une page d’archive. Il faut alors contacter l’éditeur, l’administrateur du site ou la plateforme concernée. Demander à un moteur de retirer un lien ne force donc pas le journal, le forum ou le réseau social à supprimer la page.
À la source, on coupe le courant
Un contenu illicite, une donnée publiée sans base valable ou une information manifestement fausse peut ouvrir une démarche auprès du responsable du site. Selon le cas, une demande de rectification, un droit de réponse ou une procédure spécifique seront plus adaptés qu’un déréférencement. Une simple gêne personnelle ne suffit pas toujours à obtenir la disparition d’une publication.
Dans les résultats, on baisse le volume
Le déréférencement agit sur la visibilité. Il réduit les chances qu’un recruteur, un propriétaire ou une connaissance découvre une page en recherchant un nom, sans supprimer le document original. En septembre 2019, la Cour de justice de l’Union européenne a précisé que le droit de l’Union n’imposait pas automatiquement aux moteurs un déréférencement mondial. Une décision appliquée dans les versions européennes peut donc ne pas produire le même effet ailleurs.
Le RGPD passe à l’article 17, sans effacer l’ardoise
L’article 17 du RGPD prévoit plusieurs situations dans lesquelles une personne peut demander l’effacement de ses données personnelles : elles ne sont plus nécessaires au regard de leur objectif initial, le consentement a été retiré lorsqu’aucun autre fondement ne justifie le traitement, le traitement est illicite ou les données doivent être supprimées pour respecter une obligation légale. Ces conditions ne déclenchent pas une suppression automatique. Le responsable doit examiner le contexte.
Le droit à l’effacement se heurte parfois à la liberté d’expression et au droit du public à l’information. Une archive journalistique, une décision de justice, un sujet d’intérêt général ou une donnée conservée pour respecter une obligation légale peut rester accessible. Le web n’est pas un casier judiciaire géant, mais il n’est pas non plus un carnet intime que chacun pourrait corriger à volonté.
Le temps qui passe pèse dans la balance
L’ancienneté d’une information compte, sans suffire à elle seule. Le moteur peut examiner la nature du contenu, son exactitude, le rôle public de la personne, la date des faits et l’intérêt actuel du public. Une information professionnelle concernant un élu ou un dirigeant n’est pas évaluée comme une photographie privée publiée sans accord.
Une condamnation ancienne, un article sur une activité publique ou un événement encore utile pour comprendre l’actualité peuvent donc résister à une demande. À l’inverse, une donnée devenue obsolète, disproportionnée ou sans lien avec la situation actuelle peut peser en faveur du déréférencement. Le droit à l’oubli repose sur une mise en balance, pas sur le simple inconfort provoqué par un résultat.
La balance du web : vie privée contre droit de savoir
Le droit à l’oubli ne concerne pas uniquement les pages embarrassantes. Dans le domaine de la santé, il touche aussi les dossiers, les systèmes d’information et l’accès à certains services. Une revue de portée publiée le 8 décembre 2025 dans Revista gaucha de enfermagem par Barros et Fernandes a analysé cinq articles portant sur le sujet entre 2018 et 2025. Les travaux abordent notamment la guérison du cancer, les personnes en transition de genre, la gestion hospitalière et les systèmes de santé intelligents.
Cette revue décrit une tension entre la protection des données, le droit à la mémoire et la sécurité juridique. Elle ne fournit ni taux général de réussite des demandes ni règle permettant d’effacer automatiquement un dossier médical. Les données de santé peuvent rester nécessaires au suivi, à la preuve ou à l’intégrité des informations.
Un article de Scocca et Meunier, publié le 3 janvier 2022 dans European Journal of Cancerexamine le droit à l’oubli des personnes ayant survécu à un cancer dans l’accès aux services financiers. Les auteurs évoquent environ 20 millions de survivants en Europe et analysent des initiatives législatives en France, en Belgique, au Luxembourg, aux Pays-Bas et au Portugal. Le sujet porte donc sur la discrimination liée à une ancienne maladie, pas sur la suppression indistincte de toutes les données médicales.
Ces exemples imposent une distinction nette : retirer un résultat d’actualité, effacer une donnée d’un système de soins et empêcher qu’un ancien cancer pèse sur un service financier ne répondent pas aux mêmes règles. Le droit à l’oubli protège la personne, mais il doit aussi préserver la continuité des soins et la fiabilité des informations indispensables.
Cinq clics, pas de magie : monter le dossier

Une demande floue a peu de chances d’aboutir. Avant de l’envoyer, mieux vaut préparer un dossier court, précis et vérifiable. La procédure varie selon le moteur, la plateforme et le pays, mais cinq étapes limitent déjà les erreurs classiques.
- Relever les URL exactes. Copiez l’adresse de chaque page concernée et notez la recherche qui fait apparaître le résultat. « Retirez tout ce qui parle de moi » ne permet pas d’identifier le contenu visé.
- Choisir le bon destinataire. Adressez-vous au moteur pour un déréférencement et au site ou à la plateforme pour une suppression. Une publication sur un réseau social peut nécessiter l’utilisation du formulaire interne de la plateforme.
- Expliquer le motif. Indiquez si l’information est fausse, trop ancienne, sans rapport avec votre situation actuelle, publiée sans accord ou disproportionnée. Le lien entre le contenu et l’atteinte invoquée doit rester concret.
- Joindre les éléments utiles. Une pièce d’identité peut être demandée pour vérifier l’identité du demandeur. Masquez les informations qui ne sont pas nécessaires et ajoutez les éléments qui établissent l’ancienneté, l’erreur ou le contexte.
- Conserver les échanges. Gardez le formulaire envoyé, les URL, les réponses et les dates. En principe, le responsable répond dans un délai d’un mois. Une prolongation de deux mois peut être possible pour une demande complexe, à condition d’en informer la personne.
La précision compte aussi lorsqu’un article semble faux ou trompeur. Avant d’affirmer qu’une page contient une erreur, il faut vérifier l’information et distinguer l’inexactitude démontrable de l’opinion défavorable. Oui, le vieux réflexe « j’ai lu ça quelque part » reste une base juridique assez bancale.
Quand le moteur dit non, le dossier rebondit

Un refus n’empêche pas toute action. En France, une personne peut saisir la CNIL si elle estime que sa demande de protection des données a été mal examinée. Elle peut aussi envisager une action devant le juge selon la nature du litige et du contenu. La CNIL ou le tribunal ne tranchent pas automatiquement en faveur du demandeur : ils examinent eux aussi le contexte et les droits opposés.
Le déréférencement n’est d’ailleurs qu’une option parmi d’autres. Si une information est inexacte, une demande de rectification peut être plus adaptée. Si un média a publié un contenu portant atteinte à un droit, le droit de réponse ou une action fondée sur le droit de la presse peuvent entrer en jeu. Une publication diffamatoire ne devient pas acceptable uniquement parce qu’elle est bien référencée.
L’oubli a de la mémoire : les limites à garder en tête

Une page peut rester accessible par son adresse directe, être recopiée sur un autre site ou apparaître dans une archive. Le retrait d’un résultat ne contrôle pas toutes les copies, tous les moteurs ni tous les réseaux sociaux. La demande réduit une visibilité, elle ne promet pas une disparition totale de l’information.
La prévention reste donc utile : limiter les données publiques, revoir les paramètres des réseaux sociaux, supprimer les anciens comptes inutilisés et éviter de publier des informations sensibles sur plusieurs plateformes. Pour protéger sa vie privéeon peut aussi examiner les données collectées par les objets connectés et les services associés, pas uniquement surveiller son nom dans un moteur.
Le droit à l’oubli fonctionne mieux quand on sait ce que l’on cherche à retirer, qui le contrôle et quel droit entre en jeu. La gomme juridique existe, mais elle ne vient pas avec le mode avion.
Sources et références scientifiques
- Barros IVAQ, Fernandes SJD.. Right to be forgotten in healthcare: a scoping review.. Revista gaucha de enfermagem. 2025. DOI: 10.1590/1983-1447.2025.20250085.en · PMID: 41370551. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Scocca G, Meunier F.. Towards an EU legislation on the right to be forgotten to access to financial services for cancer survivors.. European journal of cancer (Oxford, England : 1990). 2022. DOI: 10.1016/j.ejca.2021.12.001 · PMID: 34990965. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Stepanishyna Y, Meunier F, Bron D.. Survivorship after Hodgkin lymphoma and the right to be forgotten.. Current opinion in oncology. 2024. DOI: 10.1097/cco.0000000000001072 · PMID: 39007329. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Correia M, Rêgo G, Nunes R.. Gender Transition: Is There a Right to Be Forgotten?. Health care analysis : HCA : journal of health philosophy and policy. 2021. DOI: 10.1007/s10728-021-00433-1 · PMID: 33937950. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- La rédaction. Comprendre le droit à l'oubli sur internet. 2026.
- PrivacyOn. Understanding the Right to Be Forgotten. 2026.
- La rédaction. Le droit à l'oubli sur internet et ses limites : analyse approfondie. 2024.
- Miora Danielle Raveloarison. Understanding the right to be forgotten explained. 2024.